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LIVRES - Hélène Cixous : la peau du temps

La romancière explore les tragédies de l'intime dans "Hyperrêve", un récit habité par le vieillissement de sa mère et le deuil du philosophe Jacques Derrida.

Certains lecteurs ont perdu le sens musical, celui qui leur permettrait de retrouver, chez un auteur, les tonalités familières qui leur donneraient le sentiment d'être en sécurité, le temps de la lecture. Les mélomanes connaissent bien cette sensation qui fait que, entendant pour la première fois une pièce musicale, ils l'attribuent sans difficulté à un compositeur. Hélène Cixous, pour être lue et aimée, demande que les lecteurs récupèrent cette faculté. Elle a construit son oeuvre, contrairement aux préjugés qui traînent encore et qui en ont interdit l'accès à ceux qui seraient prêts à y entrer, avec une parfaite liberté.

Joyce, auquel elle a consacré sa thèse, lui a montré une voie. Puis Kafka, puis Proust. Et il y a l'ami "pour toujours", Jacques Derrida, avec lequel elle a entretenu un dialogue constant, qu'elle prolonge au-delà de la mort du philosophe. Et le théâtre, pratiqué essentiellement avec Ariane Mnouchkine et parfois avec Daniel -Mesguich, l'a incitée à adopter une autre -forme de communication, se -tournant vers d'autres mondes sans se couper d'elle-même.

Depuis quelques livres, on dit qu'Hélène Cixous est devenue "plus facile". Elle a rendu plus directe une réflexion sur son père, sur sa mère, sur son fils né handicapé et disparu très petit, sur ses ascendances juive et allemande, sur sa jeunesse algérienne. Mais les thèmes étaient tous là, dès les premiers livres. De même que demeure toujours ici l'usage très vif de la mythologie, de la psychanalyse, de la littérature aimée (Stendhal, Montaigne, Balzac et bien d'autres). Toujours, Hélène Cixous a parlé de sa vie familiale, de ses rencontres, du monde extérieur et intérieur - les guerres, les violences politiques, l'existence quotidienne, les liens affectifs, et quelques lieux, près d'Oran, près d'Arcachon, dont la tour du château de Montaigne, au sens symbolique très fort - dans un monologue que suspendent parfois des saynètes oniriques ou que viennent tempérer des dialogues très simples, très vivants, très drôles : avec son frère qu'elle avait un peu prématurément décidé, dans un livre précédent, de réduire au silence et avec sa mère.

STUPÉFIANTE DIGRESSION

Cette mère, Eve Klein, d'origine allemande, est le centre de ce récit. Disons plutôt que c'est un thème principal. Ce n'est pas la première fois, mais jamais il n'avait été traité avec autant de présence, de ferveur, de précision. Elle est atteinte d'une maladie de peau, rarissime, auto-immune, qui n'affecte que les nonagénaires et exige des soins quotidiens (que sa fille, Hélène, lui prodigue). Cette intimité ne provoque chez le lecteur aucun sentiment de gêne. Pas plus que la réflexion de l'auteur, qui la sait "avant la fin", c'est-à-dire au seuil de la mort. Le lecteur n'est pas embarrassé, parce qu'il ne s'agit pas d'impudeur : tout est matière à approfondissement, à intériorisation, à connaissance de soi et de l'autre. Ne sont gênants en littérature que les allusions, les appels usurpés à une basse complicité, les demi-mesures. Le traitement frontal d'un sujet ne suscite aucun malaise. "Je serai cette peau demain", tranche l'auteur en oignant le corps de sa mère. Cela suffit à déchirer le voile de distance que pourrait tendre une excessive crudité.

Le vieillissement d'un être cher ne peut être aussi que le nôtre. La Peau d'Eve devient alors l'image visible du temps. "Tu es le temps", répète Hélène à sa mère. Et le livre tout entier apparaît comme un chant lyrique adressé au temps. "Quand je peins ma mère, je peins la peau du siècle. Ce vingtième siècle si grand vu de loin, si petit vu de l'intérieur quand on est dans son wagon archiplein à ramper pour trouver une couchette et qui n'a pas arrêté un instant de faire l'histoire de ma mère. Chaque fois qu'un ulcère cicatrise il y en a un autre qui prend la suite du pus. On ne peut pas guérir." De ce temps circulaire se détachent quelques dates, quelques événements. Non pas seulement l'année 1971 où Eve Klein a dû quitter l'Algérie où elle avait vécu, en exerçant le métier de sage-femme. Mais des dates qui appartiennent à un "patrimoine de l'humanité". La particularité du "ton Cixous" est qu'avec le plus grand naturel, l'écrivain passe de tableaux intimes et familiaux à des analyses politiques et culturelles. De la scène intime à la scène publique. C'est, du reste, une des leçons du Théâtre du Soleil, qui pour toute évocation d'un drame historique ou politique a, en général, préféré le langage individuel, de personnages obscurs à la représentation démonstrative des grands de ce monde.

Un événement familial très étrange (la récupération d'un sommier de Walter Benjamin, à la fin des années 1930) est le point de départ d'une stupéfiante digression. "Ton livre est sur Benjamin ? dit mon frère. - Sur les astres du déménagement dis-je, sur les trous dans les murs du dernier refuge, sur l'état des tapisseries. - C'est étrange, dit mon frère. J'aimerais comprendre."

Le deuil de Jacques Derrida envahit, bien sûr, ces pages. Mais d'une autre manière que dans les essais que l'écrivain lui a consacrés (Portrait de Jacques Derrida en Jeune Saint Juif, Voiles, ou, plus récemment, Insister). Le philosophe est là, avec quelques-unes de ses phrases qui résonnent encore douloureusement : "On peut toujours perdre encore plus." Ou "Moi, je suis toujours et chaque fois en train de lui rappeler, de mon côté, qu'on meurt à la fin, trop vite." Ou le commentaire de la phrase de saint Augustin "sero te amavi" ("Je t'ai aimée trop tard"). Il faut lire ces pages comme des échos d'analyses plus discursives que l'on trouvera ailleurs. Comme des échos tremblants d'émotion, dans cette zone intermédiaire entre les visions du sommeil et leur description éveillée. Hélène Cixous a rédigé son livre, ses livres, dans cette marge-là.

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